Architectures Nues

 

Je regarde ces images sombres et lumineuses de la photographe Aurélie Foussard : deux séries photographiques à une dizaine d’années de

distance l’une de l’autre ; celle de l’apprentissage - dont le sens est encore flou bien que pointu - et celle d’aujourd’hui, plus mentale, qui révèle

conscience et rigueur assumées.  L’une et l’autre,  argentiques, énigmatiques et en noir et blanc.

Le sujet ou le prétexte de la première série  est l’architecture moderne. C’est une série de détails géométriques, dont les lignes parallèles

épaisses et d’un noir profond croisent des angles, des courbes et d’autres lignes surlignées d’un blanc pur, presqu’aveuglant. Nous sommes dans

le monde des contrastes, rejetant toute interprétation autre que celle, presque rageuse, d’une volonté sans compromis possible, de trancher, de

re-serrer, de creuser une identité visuelle. Parfois, l’image se trouble, flottante et fantomatique,  disparaissant par crainte de trop simplifier

l’ensemble.   La recherche photographique par le truchement de l’architecture – dans ce cas, celle de la villa Savoye de Le Corbusier- absorbe la 

jeune photographe et lui donne la liberté de l’interpréter, immobile dans un magnifique mouvement, sous sa vision baladeuse et profonde. Aurélie

est là pour comprendre peu à peu, à son rythme lent et tendu, la quête d’une vérité qui lui appartient et qu’elle défend d’une manière à la fois

ardente et rigoureuse.

Le résultat de ce premier travail formel, basé sur le duel de la lumière et de  l’ombre, questionne, bien qu’abstrait, le dédoublement de

l’architecture, qui, dans ce cas, se veut avant tout fonctionnaliste et humaine, mais qui, dans celui des abbayes cisterciennes qu’elle affectionne,

appelle à la grandeur humaniste et à la méditation métaphysique.

Il n’est donc pas étonnant que dans la dernière série, elle choisisse une recherche très personnelle sur les corps, ni plus ni moins charnelle que la

première. Ici, le corps humain est androgyne, ni homme ni femme. Sans visage, sans corps et sans regard.

L’érotisme ordinaire en est volontairement absent, mais une certaine grâce inattendue surgit ça et là, créée une fois encore par l’ombre et la

lumière - armes maitresses de la photographie et qui sont également celles d’Aurélie Foussard. Que cherche-t-elle, sinon l’ossature, l’humaine

essence, la « substantifique moelle » - l’identité de l’être et de la sienne confondues - sinon traquer  le punctum qui fait éclore la photo juste,

vibrer les corps, ces corps mystérieux qu’elle suit dans leur géométrie pure, dansante et parfois poétiquement écorchée?

 Aurélie Foussard me semble prête à charger l’acte photographique de ses doutes et de ses certitudes pour raconter parallèlement une histoire

énigmatique de vie, de temps et de création. Entre pierre et corps, entre présence et absence, entre clarté et disparition, le sens et la force d’une

œuvre photographique qui crie bien haut son exigence. 

 

Laure Vernière  Septembre 2015