AD Allemagne, Mai 2015 - Photographie Germain Suignard 

 

LE COUP DE GRÂCE, Printemps 2010

 

Une autre façon de faire silence

 

Se tenir dans une sorte d’humilité du regard, la contemplation lente. Prétexte pour ne pas peindre peut-être.

Il y a de cela dans les photographies d’Aurélie Foussard, ce retrait un peu ascétique que l’on retrouve dans

le choix de ses sujets, architectures de silence, de béton, surfaces neutres, jamais de présence humaine,

aucune exubérance végétale. Photographier serait une autre façon de faire silence et c’est bien grande

imprudence que de tenter de contaminer avec des mots le silence de ces images.

 

Dés 1997, après avoir suivi des cours d’histoire de l’art et s’être formée à l’école des Gobelins à Paris, elle

photographie des temples et des portiques grecs, et réalise des photomontages avec un nu de Giacometti

se superposant à des bâtiments. Elle devient l’assistante d’Anne Garde, une plasticienne qui projette des

lumières dans des lieux en cours de réhabilitation. C’est cette sublimation de l’atmosphère d’un lieu qu’elle

développera ensuite dans son propre travail : elle photographie la Villa Savoye, icône corbuséenne, et

aussi Ronchamp et les couloirs de l’Unité d’habitation de Marseille. Au Japon, en 2006, ce sont les

bâtiments de Tadao Ando, avant d’entamer une série de photos d’abbayes cisterciennes, dans le souvenir

de lectures déterminantes, telles Les Pierres sauvages de l’architecte Fernand Pouillon.

 

Elle choisit des détails isolés d’architecture, dans un format carré, travaille les rapports de ces compositions

avec la peinture moderne, l’abstraction géométrique, l’art concret. On pense au peintre Josef Albers, à

Morellet, à Barnett Newman. Même volonté de se tenir dans la plus grande neutralité possible. Elle crée de

nouvelles géométries, souligne des lignes de fuite, des zones d’ombre ou floues qui entrent en résonance

avec la dureté des pierres et des murs. Elle explore les jeux de lumière qui subliment l’architecture, capte

cette lumière cistercienne dont on ne devine jamais l’origine, qui se contente d’être là simplement, rasante

ou en rais étirés sur le sol. « La lumière de la pièce doit être la lumière de la pièce elle-même », disait

l’architecte Louis Kahn. C’est par ces choix qu’Aurélie Foussard fait aussi œuvre picturale, installe cette

ambiguïté qu’elle revendique entre ce qui serait de l’ordre de la photographie et ce qui, de façon évidente,

est de celui de la peinture. Ambiguïté entre les noirs et blancs et la couleur ou entre la deuxième et la

troisième dimension quand elle parvient à mettre en à-plat des architectures, à proposer cette frontalité

neutre qui nous parle sans le secours esthétisant du volume.

 

Elle photographie avec lenteur, nous dit-elle. Alors on l’imagine, on voit son regard clair, on voit son attente

face aux arches de pierre, devant les gris de lumière rasante du béton, elle s’installe, regarde come à la

recherche d’une vérité qui lui échappe encore, elle décide du cadrage sans souci esthétisant, et la beauté

est là, malgré tout, elle s’inscrit dans ses images, comme elle était venue dans une forme de hasard pour

des cisterciens qui ne croyaient qu’en la simplicité et attendaient tout de la grâce, l’indescriptible grâce

quand c’était dieu lui-même qui semblait s’attarder sur la peau des pierres. Là elle vient de la picturalité

évidente des images, et chacune d’elle fait entendre la vibration silencieuse des pierres, des architectures

que nous regardons, alors que ce sont elles aussi qui nous regardent, qu’il y a cet échange très perceptible

dans l’émotion qui naît, ce dialogue qui pourrait être celui que la nuit solitaire installe entre soi et le mur nu

d’une chambre. Dialogue du regard, sans aucune présence, aveugle, dans le silence d’un très peu de

lumière.

 

Bernard Collet

Le Coup De Grâce, printemps 2010