Une lumière d'évidence

 

Il faut résister à notre hâte de comprendre et d'expliquer, ne tenter ni de situer ces formes dans ces carrés, ni de les identifier ni même de

décider s'il s'agit bien de photographies. Ces détails, ces fragments d'architectures, échappent à leur statut, à leurs limites, ils apparaissent

autonomes, suffisants à soi, évidents. Le cadrage, la composition exclut toute contingence, toute fonction d'illustration, toute portée symbolique.

Ils ne sont exemplaires ni d'une façon de construire ni d'une façon d'habiter. Rien ne dit de quel ensemble ils sont abstraits. Rien ou si peu: mon

appréciation est à la mesure de cette abstraction: m'éloigne la référence trop explicite au bouquet d'arrêtes rayonnant au sommet d'un pilier, me

fascinent en revanche l'avancée insituable d'un éperon de béton, le damier de pavés sans traces de pas, la saillie improbable d'une poutre sur

une paroi, l'assemblage minéral d'une chaire et de quelques marches en silhouette sur un fond rouge qui évoque un Mondrian ou un Herbin. 

 

Fragments d'un monument mais sans référence à la mémoire et au moment. L'espace autour (le hors champ), le temps d'avant, le temps qu'il

fait ne pèsent pas. Rien ne tremble, ou ne trouble. Paradoxalement la séparation, l'abstraction, qui détache ces fragments d'un édifice religieux

les nimbe d'une lumière et d'un silence sacrés. D'une sacralité toute matérielle. Plus saisissante pour moi d'être simplement humaine, sans appel

de transcendance. La réalité lourde, épaisse, y est portée dans le jeu de ses lignes et le grain de sa "peau" à l'évidence d'une présence pure,

poétique. Un signe d'éternité mais dans le temps, dans notre temps.

 

L'homme, le maître d'oeuvre, lui qui a pensé ces équilibres, s'est retiré. Présent absent. La photographie échappe ainsi à la définition qu'en

donne Roland Barthes; sa dimension rétrospective. Elle ne pose, ne propose pas un "ça a été" mais un "c'est" une évidence, l'affirmation, contre

l'irréversible et la perte, d'une nécessité supérieure aux accidents et aux ancdotes. Elle atteint à cet effet par un traitement, un développement, un

cadrage (une pondération des tonalités) qu'on suppose savants mais qui s'effacent. La photo (surface égale, lisse, minceur du support

métallique) capte la lumière réfléchie sur les matériaux de manière à ce qu'elle paraisse en être l'émanation, l'évaporation, la substance subtile, 

l'éther.Silence, calme, stabilité de formes dont aucun mouvement ne déplace les lignes.

 

Serge Gaubert