Xiamen

 

On est à Xiamen, quelque part sur la côte de la mer de Chine, au nord-est de Hong-Kong et face à Taïwan, dans une ruine moderne. La lumière

est étale, comme la mer, de ce gris vaporeux et liquide qui recouvre si souvent cette partie du monde. Aurélie Foussard photographie.

On connaît ses précédents travaux, ceux où elle montrait des architectures de silence, de béton, des surfaces neutres, sans aucune présence

humaine, sans la moindre végétation.

Pour elle, photographier a toujours été une autre façon de faire silence. On se souvient des icônes corbuséennes, la Villa Savoye, Ronchamp ou

l’unité d’habitation de Marseille, de sa façon d’entrer dans le silence des pierres des abbayes cisterciennes ou de ses photographies de bâtiments

de Tadao Ando au Japon. Par le choix d’un format carré de composition, par les immenses aplats monochromes des murs, elle touchait à une

forme picturale qui n’était pas éloignée de l’abstraction géométrique ou de l’art concret. Une proximité avec la peinture qu’elle revendique par le

jeu de la lumière rasante, dans la frontalité de certains plans, dans la recherche de l’émotion jusque sur la peau des pierres et du béton, dans les

vibrations silencieuses captées avec lenteur et sans esthétisme, avec juste ce qu’il faut de sensible pour les laisser apparaître.

 

Là, dans cette série de Xiamen, elle poursuit ce travail sur des architectures repensées par le biais de la photographie, on retrouve ce même

cadrage qui fait ressortir les éléments plastiques des constructions, cette composition qui parvient à décliner picturalement le travail

photographique, cette même recherche de silence et d’humilité dans le regard. Mais il y a autre chose. D’un objet construit et bien ancré dans le

réel, à la matérialité évidente, pondéreuse et invasive, elle parvient à faire une sorte d’abstraction un peu irréelle. Par cette photographie en

couleur qui ne rend qu’un dégradé de gris, un noir et blanc étrange d’un monde dont la couleur se serait absentée, par cette lumière de zénith qui

parvient à entrer de façon paradoxale jusqu’au fond des architectures comme si elle venait, rasante, depuis la mer, elle atteint une irréalité qui

accroit encore davantage le sentiment d’abandon et de désolation de ces ruines modernes.

Elle ajoute de l’absence au silence.

 

Les murs ne sont plus habités comme ils pouvaient l’être dans les abbayes, les cathédrales de Le Corbusier où les Pierres sauvages de Fernand

Pouillon, plus de présence divine certes mais plus de présence humaine non plus. Aurélie Foussard montre cette disparition. Des lieux où

l’homme est parvenu à se réapproprier la nature de façon si intrusive mais aussi tellement totale, ici un littoral construit jusqu’au cœur des

vagues, qu’il devient inutile de le montrer. Son hyper présence est parvenue à le rendre invisible. Comme si le poids de l’architecture dans notre

rapport visuel avec l’environnement naturel était tel qu’il affirmerait la présence de l’homme par son absence même. Ici, c’est cela qu’on voit, plus

de nature, l’omniprésence du béton, l’absence de l’homme.

Une absence pure, car ce n’est pas celle que l’on ressent dans des ruines anciennes, qui portent encore le souvenir et les traces de la présence

humaine, la chair d’un vécu sur la surface des architectures ou des pierres usées par le temps, l’abandon ou la guerre.

 

Aurélie Foussard photographie des ruines neuves, ultra modernes, jamais encore habitées et qui vraisemblablement ne le seront jamais. Des

ruines qui n’ont ni passé ni futur, qui sont simplement là, dans un présent qui les expose à nos yeux de façon frontale, avec leurs géométries

standardisées, bancales, inachevées, leur présence fantomatique qui ne suscite même plus d’angoisse mais sont le signe d’une sorte de

désenchantement total du monde. On entend le silence de ces ruines, on entend aussi celui de la mer, comme si la nature elle-même était

devenue silencieuse. On en cherche la trace, un peu de sable resté miraculeusement vierge, mais aucune végétation visible, si ce n’est dans

cette forme en creux des planches de coffrage, quand l’aubier scié des arbres s’est imprimé sur le béton en des sortes de moires fossiles. Sur

des terrasses désertes face à la mer aucune végétation ne s’est développée, pas la moindre herbe dans l’interstice des dalles, pas la moindre

moisissure d’humidité à la surface des pergolas étranges et circulaires, sortes de Stonehenge de pacotille où jamais pensée ne fut mise en

œuvre.On voit aussi la lumière, sorte de brouillard opalescent qui à n’en pas douter doit éblouir le regard, lumière forte, écrasante, qui affadit les

ombres. Un lait de lumière qui uniformise les couleurs, tente leur disparition.

 

Des photographies sans nostalgie aucune, celle qui aurait pu naître si on avait eu affaire à des ruines antiques, celles de civilisations perdues,

enfouies ou détruites, pas de poussière d’Empire, pas de splendeurs évanouies, pas de beauté fanée, non, ces photos sont un miroir tendu à

notre époque, à notre ici et maintenant.

Se souvenir alors de cette phrase de Baudelaire à propos de la photographie (critique du Salon de 1859) : « Qu’elle sauve de l’oubli les ruines

pendantes, les livres, les estampes, et les manuscrits que le temps dévore, les choses précieuses dont la forme va disparaître et qui demandent

une place dans les archives de notre mémoire, elle sera remerciée et applaudie. Mais s’il lui est permis d’empiéter sur le domaine de l’impalpable

et de l’imaginaire, sur tout ce qui ne vaut que parce que l’homme y ajoute de son âme, alors malheur à nous ! »

Plus d’un siècle a passé, et les photographes lui ont donné tort, bien sûr. Dans une exploration par la photographie de la dialectique entre nature

et culture, Aurélie Foussard pose bien, au travers de la série réalisée à Xiamen, non pas la question de la conservation documentaire des ruines

mais bien cette question essentielle : où est l’humain ? Où sommes-nous encore ?

 

Bernard Collet

07.2014